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Groupe d'étude floristique du Jura et du Jura bernois

           Le magazine

  « UN FRISSON SOYEUX QUI ACCROCHE LA LUMIERE »

Albizzia julibricin La botanique ne peut réserver que de bonnes surprises… pour preuve cette petite histoire authentique au sujet d’un arbre d’ornement.

Gignac, dans l’Hérault (à une trentaine de km à l’ouest de Montpellier)

Nous sommes dans le Midi de la France, ce samedi 16 octobre 1993, sur une jolie place de village si caractéristique du Midi. Elle n’est vraiment pas grande, cette place, et pour l’enjoliver, on y a placé une fontaine, des bancs, le tout arborisé - pour une fois sans le classique Platane bien trop grand pour elle - et, tout autour, se blottissent de petites boutiques de légumes, de journaux et de bien d’autres choses… dont un magasin de fleurs.

Devant ce commerce, un arbre superbe d’une hauteur d’environ 4 mètres, plus large que haut, un vrai « parasol oriental » d’une rare élégance, embellit la place.

Il est en fleur : de longues soies roses assemblées en bouquets couvrent son feuillage. Les feuilles d’environ 30 cm de long sont doublement composées.

Quel est donc cet arbre ? Eh bien, allons le demander à la fleuriste dans son magasin car, comme disent les Chinois, « Il vaut mieux s’adresser à une personne qui sait plutôt qu’à 99 qui cherchent ! »

Avisant une jeune personne en tablier vert, je tente ma chance :
- S’il vous plaît, madame, quel est le nom de cet arbre ?
- Ah, mon brave monsieur, on me l’a souvent demandé, et je n’en sais rien !…

Pézenas (entre Montpellier et Béziers) Mon ignorance dura jusqu’au lendemain.

Dans Pézenas la jolie, une librairie est ouverte en ce dimanche matin; c’est ma chance. Voici un livre de botanique qui fera l’affaire : « Les arbres feuillus » par Marc Rumelhart et Roland Vidal, aux éditions Larousse 1991. En page 54 de cet ouvrage figure le nom recherché : Albizzia Julibrissin ou Arbre à soie.

A côté de l’image représentant des fleurs à longues étamines roses, on peut lire la légende très poétique « un frisson soyeux qui accroche la lumière ». Il s’agit bien de l’arbre observé sur la petite place de Gignac. Enigme résolue, oui, mais encore fallait-il partager « mon savoir » tout neuf avec la fleuriste. En effet, à quoi serviraient les connaissances si l’on est seul à les posséder ? Aussi suis-je retourné le lundi matin à Gignac pour annoncer la bonne nouvelle.

Gignac, lundi matin

La porte du magasin de fleurs était close ce lundi, jour de fermeture.

Qu’à cela ne tienne, je glissai sous la porte un petit papier ainsi libellé : l’arbre ci-devant est un Albizzia.

De retour en Suisse

Arrivé à La Neuveville, je m’empressai de photocopier la page entière donnant des explications plus détaillées sur l’Albizzia à l’intention du « Magasin de fleurs » de Gignac. L’envoi portait l’adresse approximative suivante : Magasin de fleurs, sur la jolie petite place de Gignac (Hérault). En effet, j’avais tout simplement oublié de prendre le nom et l’adresse du magasin. Aucune réponse ne me parvint durant les jours qui suivirent, ni même les semaines suivantes. La lettre était-elle arrivée à bon port ? Je ne l’appris que l’année suivante…

Gignac, octobre 1994

L’automne suivant, de passage à Gignac, une fois encore, je rendis visite à « mon magasin de fleurs ». De mon air le plus candide, je demande à la vendeuse (c’était la même que l’année dernière) :
- Pardon, madame, pouvez-vous me dire le nom de l’arbre qui se trouve devant votre magasin ?
Je ne peux vous décrire ce qui se passa dans la (très jolie) tête de la vendeuse, mais son visage s’illumina :
- Ah, c’est vous le monsieur de l’Albizzia !
Oui, en effet, c’était bien le « monsieur de l’Albizzia » qui se tenait là, avec tout le sérieux et toute la modestie qu’il sied d’avoir en de pareilles circonstances.
Et la dame d’ajouter :
- Quand votre lettre de l’an passé est arrivée, le facteur ne savait pas à qui elle était destinée, car il y a deux magasins de fleurs sur la place ! Alors, il a ouvert la lettre devant les deux vendeuses, en demandant laquelle des deux se sentait concernée par le message. A l’évidence, le contenu de la lettre m’était adressé.

Depuis l’automne 1994, je sais qu’il y a deux magasins de fleurs sur la très jolie petite place de Gignac, et la vendeuse connaît le nom de l’arbre qui lui tient compagnie à longueur d’année.

Il y a une suite  En automne 1995, de retour à Gignac, je vais dire un petit bonjour de courtoisie à la vendeuse du magasin de fleurs. Mais, ô surprise, ce n’est plus la même. La nouvelle personne m’explique que sa patronne, « la vendeuse à l’Albizzia », a eu un bébé et est en congé de maternité (ici, je tiens à déclarer sur mon honneur n’être impliqué que dans le nom de l’Albizzia…).

Simplement, je raconte les raisons de ma visite en ces lieux. Alors, une dame qui se tenait quelque peu en retrait s’écrie tout soudain : - Ah, c’est vous le monsieur de Suisse qui venez herboriser chaque année dans le pays !
C’était bien cela…

A propos de l’Albizzia Albizzia julibricin Cet arbre, aperçu à Gignac, où pourrait-on encore le trouver ?

La curiosité, l’observation (ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !) fit que, au hasard d’une excursion, je rencontrai un Albizzia à San Michele au-dessus de Malcesine, au bord du lac de Garde en Italie.

Dans le Midi de la France, une promenade à Valras-Plage, au sud de Béziers, me permit de le revoir devant un hôtel dont il porte le nom : « Albizzia ».

Une personne m’assure qu’il est à Lausanne ; signalé également à Lugano par Gerd Krüssmann (dans « Handbuch der Laubhölze », éditions Paul Parey, 1976).

Mais encore ?

Eh bien, il est aussi à La Neuveville, à 100 mètres de chez moi et je ne l’avais jamais vu, un comble ! Il mesure 3 à 4 mètres de haut.

Une amie me signala cet arbre au mois d’août de l’an 2000 tout en croyant que c’était un Flamboyant. Rien de tel pour voir cela de près…

Ce n’était pas un Flamboyant, mais un Albizzia ! Sans ses étamines d’un beau rose qui attirent l’attention, cet exemplaire « neuvevillois » me serait encore inconnu à ce jour.

On peut l’apercevoir à la rue Montagu dans une propriété privée jouxtant le côté est d’une usine située au sud de la rue, bien visible du trottoir quand on le sait, au-delà d’un portail vert, mais légèrement en retrait (ce qui le cache quelque peu du regard).

A Neuchâtel, on peut l’admirer à l’entrée du Jardin botanique. Peut-être se trouve-t-il également quelque part sur le littoral neuchâtelois ? …

L’Albizzia Albizzia julibrissin Durazz.

La littérature nous apprend (emprunté à « Les arbres feuillus ») :

« L’Albizzia est tout simplement merveilleux par sa floraison, qui peut ne pas revenir tous les ans; dès le mois de juin, elle couvre le feuillage et reste d’une étonnante fraîcheur pendant tout l’été. Les fleurs ne se fanent pas, se décolorent seulement un peu, tombent en pluie sur le sol et disparaissent un jour dans l’herbe. Leur parfum n’a rien de remarquable.

L’étrange fleur de l’Albizzia, d’une exotique exubérance, appartient pourtant à la famille des Fabacées (Légumineuses).

Les Chinois, les Indiens et surtout les Iraniens le connaissent depuis toujours (Julibrissin est son nom persan). Il orne les jardins japonais depuis longtemps. Les Turcs l’ont découvert et adopté au temps de l’Empire ottoman et c’est au XVIIIe siècle qu’un Italien nommé F. degli Albizzi le rapporta d’un voyage à Constantinople ».

Tiré de : « Toutes les fleurs de Méditerranée » par M. Blamey et C. Grey-Wilson, aux éditions Delachaux & Niestlé (année 2000) :

« C’est un arbre à feuilles caduques, pouvant atteindre 15 m, formant une couronne large à maturité ; tiges glabres. Grandes feuilles bipennées (30 cm), à nombreuses folioles légèrement velues dessous. Grandes inflorescences sphériques de 10 à 50 fleurs, à long pédoncule ; corolle tubulée, à 5 dents égales, blanc verdâtre, 7 à 8 mm; étamines à filets proéminents, roses et soyeux, 25 à 30 mm de long (caractéristique qui rend l’arbre si spectaculaire).

Gousse étroitement oblongue, pédonculée, aplatie, d’environ 15 cm de long. Planté dans les parcs et jardins, ou en alignement ; rarement naturalisé. En fleur de juin à août, voire même plus longtemps. Origine : de l’Iran à la Chine ».

Dans « Arbres feuillus de nos jardins », des éditions La Maison rustique 1976, Charlotte Testu dit :

« Noms scientifiques synonymes : Acacia julibrissin Willd., Acacia nemu Willd. Noms communs : Acacia de Constantinople, Arbre de soie, Mimosa Julibrissin. Point n’est besoin de voir ses fleurs pour l’aimer déjà !

Son feuillage penné et « repenné » a une légèreté insigne, tel celui de l’Acacia… que nous appelons Mimosa. La nuit venue, il se replie, il s’endort ! Et chaque matin il se déplie, révélant sa ciselure et toute la fraîcheur de son vert clair. Cette si belle matière végétale prend place sur des branches en plans presque horizontaux, modelant une large cime arrondie. Réunies en capitules abondants, les fleurs, sur un calice tubulé et une petite corolle vert clair, allongent leurs étamines roses si nombreuses, s’irisant sous les moindres caprices de la lumière. Ce scintillement, où la douceur n’est jamais exclue, dure de la mi-juillet à août. L’Albizzia Julibrissin exige du soleil et craint les grands vents. Il ne supporte pas les températures très basses et il a besoin d’étés longs pour lignifier ses pousses de l’année. Néanmoins, à condition de jouir d’une situation abritée, il peut bien vivre et s’épanouir jusque dans la région parisienne et les contrées à climat équivalent. »

Eric Grossenbacher
« le monsieur de l’Albizzia »


Notes : - Cet article a paru dans L’Ermite herbu, No 23, octobre 2001, journal du Jardin Botanique de Neuchâtel.

- L’Albizzia de la rue Montagu, à La Neuveville, a été coupé, et sera remplacé, m’a-t-on dit… Bonne nouvelle : il y a des rejets de souche (11.11.02) !

- Suite à cet article, un appel téléphonique m’a appris qu’il y avait deux magnifiques exemplaires d’Albizzia au bord du lac, à La Neuveville, dans une propriété privée (Ernest Rentsch, St-Joux 2, 25200 La Neuveville)

- Fort aimablement, Ernest Rentsch m’a invité à venir les admirer… d’où ces photos ! (31.07.02)

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Dernière mise à jour: 23 mars 2011
Auteurs du site: Philippe Juillerat et Marc Jeannerat