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Groupe d'étude floristique du Jura et du Jura bernois

        Le magazine

  Pessière jurassienne ou Pessière sur gros blocs

(Asplenio-Piceetum)

Par Eric Grossenbacher

Pessiere
« Dans le Jura, toutes les pessières sont des associations strictement spécialisées. C’est ainsi que les stations de la pessière jurassienne (Asplenio-Piceetum) sont difficilement accessibles et très peu rentables pour l’exploitation des forêts ; on les rencontre installées sur des lapiaz, des éboulis de blocs grossiers gisant épars au pied de parois de rochers dénudés à l’étage montagnard supérieur... » - Max Moor, 1955


Epicéa

Picea abies (L.) Karst (= Picea excelsa (Lam.) Link)

Cet arbre possède plusieurs noms :

• 



en français : Epicéa commun, Sapin de Norvège, Sapin rouge ; à Tramelan, dans mon enfance, années 1940 et suivantes, on lui donnait le nom de « Sapin rouge », en raison de son tronc rougeâtre, et non Epicéa !), Pesse (d’où le nom de pessière pour une forêt d’Epicéas), Sérente, Pin pleureur, Sapin à poix, Faux sapin, Sapin du nord, Sapinette, Gentil sapin, Epinette de Norvège…
• en allemand : Gemeine Fichte, Rottanne, Fichte, Rotfichte, Pechbaum
• en italien : Abete rosso, Abete di Germania, Peccio, Picea, Zampino
• en anglais : Common Spruce, European Spruce, Norway Spruce, Christmas Tree


Il est intéressant de parcourir tous ces noms de langues différentes, ne serait-ce que par curiosité. A l’heure actuelle (2009), c’est Picea abies, nom scientifique, qui fait foi.

« Du latin Picea : nom donné à l’épicéa commun, mot dérivé de pix : poix (allusion au contact poisseux de différentes parties de l’arbre), et abies : ressemblance (!) avec les sapins.

Nota. Nomenclature regrettable, prêtant à confusion » - dixit Flore forestière française, 2001

Pessière sur gros blocs Asplenio-Piceetum Pessière jurassienne

Pessiere jurassienne Relevé botanique : Annie Rossel, Tramelan
(dans le cadre du recyclage du Corps enseignant du Jura bernois)
Pessière sur gros blocs stabilisés, sur lapiaz

Date : 29.08.1982
Station : Chasseral, flanc sud, non loin du Vieux-Chalet
Coordonnées : 572'000 / 220’250
Aire : 150 m2
Pente : 30-40o
Altitude : 1'400 m
Exposition : sud
Sol : humus brut superficiel peu abondant sur lapiaz ; érosion karstique manifeste, profondeur des fissures jusqu’à un mètre !

Strate arborescente (recouvrement : 40-50%)Mousse Asplenium
3Picea abiesEpicéa
+Sorbus aucupariaSorbier des oiseleurs
+Fagus sylvatica Hêtre
+Acer pseudoplatanusErable faux platane (Erable de montagne)
Strate arbustive (recouvrement : 5-10%)
+Picea abiesEpicéa
+Sorbus aucupariaSorbier des oiseleurs
+Sorbus ariaAllouchier
+Fagus sylvatica Hêtre
+Rubus idaeusFramboisier
+Sambucus racemosaSureau à grappe
Strate herbacée (recouvrement : 75%)
3.4Vaccinium myrtillusMyrtille
+Vaccinium vitis-idaeaAirelle rouge
2.3.Asplenium virideAsplénium vert (espèce différentielle, voir remarques)
1.2Dryopteris filix-masFougère mâle
1.2Polystichum lonchitis Polystic en lance
1.2Athyrium filix-feminaFougère femelle
1.2Dryopteris dilatataDryoptéris dilaté
2.2.Calamagrostis variaCalamagrostide bigarrée
1.2Melica nutansMélique penchée
1.2Sesleria caeruleaSeslérie bleuâtre
2.3.Luzula sylvaticaLuzule des bois
*Adenostyles alliariaeAdénostyle à feuilles d’Alliaire (espèce différentielle)
1.2.Melampyrum sylvaticumMélampyre des bois
1.1.Solidago virgaureaSolidage verge d’or
1.2.Valeriana montanaValériane des montagnes
1.3.Hypericum montanumMillepertuis des montagnes
2.3.Campanula cochleariifoliaCampanule fluette
1.2Cardamine heptaphyllaDentaire à sept folioles
1.2Knautia sylvaticaKnautie des bois
2.2Galium pumilumGaillet nain
2.2Chrysanthemum adustumMarguerite brûlée
+Fragaria vescaFraisier des bois
+Polygonatum verticillatumSceau de Salomon verticillé
1.2Hieracium murorumEpervière des murs
1.2Epilobium montanumEpilobe des montagnes
+Euphrasia rostkovianaEuphraise de Rostkov
1.2Viola sylvaticaViolette des bois
+Geranium sylvaticumGéranium des bois
+Centaurea montanaCentaurée des montagnes
+Gentiana luteaGentiane jaune
+Carduus defloratusChardon décapité
+Lamium galeobdolonLamier galéobdolon
+Sedum album Orpin blanc
+Thesium alpinumThésium des Alpes
1.2Oxalis acetosellaOxalis petite oseille

Strate des mousses et lichens (recouvrement : 70-80%)

Plusieurs espèces formant manchon sur la roche…

Il y aurait lieu de citer : Hylocomie brillante (Hylocomium splendens), Polytric élégant (Polytrichum formosum), Dicrane en balai (Dicranum scoparium), Hypne cyprès (Hypnum cupressiforme), etc. (d’après Stations forestières…, ouvrage No 9 ci-après).

Une mousse : Hylocomium splendens

Hylocomium splendens (Hedw.) B., S. & G. = (Hypnum splendens Hedw.)
Hylocomie brillante = (Hypne brillante)
du grec oikein : habiter, et hulê : forêt ; du latin splendens : qui brille

Mousse formant de grands coussinets « en marches d’escaliers » (étages feuillés successifs) dans des forêts acides. Tiges principales rouges, robustes, non totalement masquées par les feuilles et paraphylles (filaments chlorophylliens souvent ramifiés et entrelacés à d’autres, disposés sur la tige, entre les feuilles). - Flore forestière française, ouvrage No 8 ci-après.

Indicatrice :
• d’humidité moyenne, d’acidité (pH 3,5-5,5), de sols maigres
• nette d’ombre
• 


d’humus : optimum sur mull acide (forme d’humus caractérisé par une discontinuité brutale entre la litière d’épaisseur réduite et les horizons minéraux sous-jacents) ou moder (forme d’humus caractérisé par une litière moyennement épaisse)


Asplenium viride Quelques remarques Cette forêt naturelle d’Epicéas campe sur la roche calcaire, dans des stations froides de l’étage montagnard, sur des éboulis stabilisés recouverts d’humus brut. On peut s’étonner de trouver de nombreuses espèces acidiphiles : les myrtilles, les airelles rouges, les luzules des bois, les mélampyres des bois, espèces qui, normalement, ne poussent pas sur le calcaire. Cela s’explique par le fait qu’il se forme un manchon de mousses isolant ces espèces de l’apport calcaire sous-jacent… la seule eau à leur disposition provient de la pluie décarbonatée.

Les phytosociologues ont choisi deux espèces pour désigner cette forêt sur gros blocs calcaires. L’Epicéa (Pesse) s’imposait d’office pour ce type de forêt, d’où le nom de pessière. C’est une petite fougère, la plus minuscule des cinq citées dans notre liste, l’Asplénium vert, qui a été retenue, d’où le nom de pessière à Asplénie ou Asplenio-Piceetum comme nom scientifique. Dans notre liste de plantes (un individu d’association), l’Asplénium vert et l’Adénostyle à feuilles d’Alliaire sont deux espèces différentielles, c'est-à-dire que, sans être des espèces caractéristiques de cette association, elles sont présentes ici alors qu’elles ne s’y trouvent pas dans la pessière sur tourbe. Car il y a pessière et pessière ; il en existe encore une autre sorte dans la chaîne jurassienne : la pessière sur tourbe Bazzanio-Piceetum (ou Sphagno-Piceetum) ! Il fallait bien leur donner des noms différents, à ces deux types de forêts, pour éviter toute confusion… car l’Epicéa y est roi, et dans l’une, et dans l’autre !

Et si nous allons dans le massif alpin, comment ne pas reconnaître, même sans être un fin phytosociologue, la pessière subalpine Piceetum subalpinum, là où les Epicéas et les « ski lifts » sont rois ?

« Avec ses longues barbes grises des lichens qui donnent aux branches des Epicéas un air de vétusté, on conviendra que la pessière n’est pas une forêt joyeuse. Elle a son charme pourtant, charme fait d’intimité, de calme et de mélancolie. Charme de ses mousses, de son sol brun et souple formé d’aiguilles enchevêtrées, de ses fougères et de ses tapis de myrtilles ». – Claude Favarger dixit.

Eric Grossenbacher, La Neuveville, nov. 09

Petite bibliographie
1.Recueil d’études et de travaux scientifiques
Plusieurs auteurs : Max Moor pour la botanique
Soc. jurassienne d’Emulation, Porrentruy, 1955
2.Flore et végétation des Alpes
Claude Favarger
Tome I Etage alpin
Tome II Etage subalpin
Delachaux & Niestlé, 1955-58
3.Les forêts acidophiles du Jura
Etude phytosociologique et écologique
Jean-Louis Richard
Ed. Hans Huber, Berne, 1961
4.Extraits de la carte phytosociologique des forêts du canton de Neuchâtel
Jean-Louis Richard
Ed. Hans Huber, Berne, 1965
5.Associations végétales du Jura bernois
Charles Krähenbühl
Actes de la Soc. jurassienne d’Emulation, Porrentruy, 1968
6.Cours universitaire 1973/74
Université de Neuchâtel, prof. J.-L. Richard
7.Ökologische Zeigerwerte zur Schweizer Flora
(valeurs indicatrices pour la flore de Suisse)
Elias Landolt
Stiftung Rübel, Zürich, 1977
8.Flore forestière française
Guide écologique illustré
Tome I Plaines et collines, 1989
Tome II Montagnes, 2001
Plusieurs auteurs
Institut pour le développement forestier
23, av. Bosquet, 75007 Paris
9.Stations forestières du canton du Jura et du Jura bernois
Tome I Clé de détermination des stations forestières
Tome II Stations forestières
Plusieurs auteurs
Service des forêts, Delémont, et Division forestière, Tavannes, 1998


Remerciements
 • A titre posthume : Charles Krähenbühl, St-Imier ; Max Moor, Bâle,  Jean-Louis Richard, Uni Neuchâtel
 • Annie Rossel, Tramelan
 • Etienne Chavanne, Moutier
 • François Gillet, Montagne de Cernier (La Vue-des-Alpes)



© Groupe d'étude floristique du Jura et du Jura bernois 2010
Dernière mise à jour: 23 mars 2011
Auteurs du site: Philippe Juillerat et Marc Jeannerat